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INTERVIEW

Jade Delamer · Conservatrice-restauratrice de peintures

Présentation

Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement et expliquer votre parcours ?

Je m'appelle Jade Delamer et je suis conservatrice-restauratrice de peintures. Je suis diplômée d'Etat avec le master Conservation-Restauration des Biens Culturels de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ce qui me donne le droit d'intervenir sur les collections des Musées de France.

Après mon diplôme, j'ai été pendant un an la conservatrice-restauratrice des peintures du Château de Versailles et j'ai ensuite été embauchée à temps plein au Centre Régional de Restauration et de Conservation des Œuvres d'Art où je travaille actuellement.

Lors de mes études j'ai travaillé dans plusieurs institutions lors de stages comme à la Galleria dell'Accademia de Venise, le musée Benaki d'Athènes, un centre de restauration en Finlande et un laboratoire de restauration et d'analyses à Turin en Italie.

J'ai également travaillé trois mois dans un grand atelier de restauration à San Francisco afin de me perfectionner à la restauration de peintures sensibles et contemporaines.

Je me suis peu à peu spécialisée dans la restauration des icônes et panneaux peints bien que je restaure également une grande pluralité d'œuvres au quotidien : peintures sur toile, peintures murales, peintures contemporaines etc.

J'ai déjà réalisé plusieurs présentations lors de colloques internationaux et j'ai participé à des programmes de recherche comme AORUM (Institut national d'histoire de l'art).

État de conservation et matériaux

Quelles informations techniques sont les plus importantes pour bien comprendre une œuvre avant toute intervention (support, pigments, vernis, méthodes…) ?

Tout d'abord nous réalisons un examen technologique de l'œuvre et de chacune de ses strates en commençant par le support.

«L'examen commence toujours par le support, puis remonte strate par strate.»

Nous observons s'il s'agit d'un panneau peint (quelle essence de bois, combien de planches, quel débit, quelle méthode d'assemblage), d'une peinture sur toile (quelle est la nature de la toile, de combien de lés est-elle composée, quel type de couture, quel format), ou même d'une peinture sur un autre support (cuivre, pierre etc.).

Ensuite nous cherchons à voir s'il y a une préparation, si oui de quelle nature, de quelle couleur, en combien de couches, quelle granulométrie, comment a-t-elle été appliquée.

Puis viennent la couche picturale : nous observons la technique de l'artiste, la présence ou non de glacis, la nature des pigments, des laques employées, la présence ou non d'une ou plusieurs couches de vernis.

Ensuite nous cherchons à analyser l'état de conservation de l'œuvre, nous distinguons les altérations susceptibles d'évoluer rapidement de celles qui sont stables, nous déterminons leur cause et leur temporalité.

Enfin, afin d'établir un protocole d'intervention adapté, nous testons la sensibilité de l'œuvre : réactivité de la toile à l'humidité, à la chaleur, sensibilité des pigments à différents solvants. Tout cela nous permet de faire un choix éclairé et de nous diriger vers les méthodes les plus sécurisées pour l'œuvre.

Circulation des œuvres et risques

Avec la multiplication des échanges entre particuliers, galeries et plateformes, observez-vous une hausse des risques ? Quelles sont les erreurs les plus fréquentes qui fragilisent la longévité d'une œuvre ?

Un grand nombre d'altérations des œuvres est causé par une mauvaise manipulation ou des conditions de conservation inadéquates et auraient donc pu être évitées.

Tout cela relève de la conservation préventive qui regroupe l'ensemble des actions indirectes visant à prévenir les dégradations des œuvres grâce au contrôle de l'environnement (température, humidité, luminosité, pollution atmosphérique).

«Chaque manipulation d'une œuvre présente un risque pour l'objet.»

Avant tout, je conseille de bien observer l'œuvre pour évaluer sa stabilité. Si l'on observe des soulèvements de la couche picturale, mieux vaut faire appel à un restaurateur avant de déplacer l'œuvre.

Bien se laver les mains avant manipulation, porter des gants en coton, tenir l'œuvre à deux mains et pour un trajet plus long : protéger et emballer l'œuvre. L'idéal est de tamponner l'œuvre avec une couche intermédiaire (papier de soie ou Tyvek®) puis une couche de papier bulle — les bulles vers l'extérieur.

J'ai eu le cas plusieurs fois de tableaux arrivant complètement déchirés dans mon atelier à la suite d'un déménagement réalisé sans précaution.

La bonne conservation d'une œuvre passe par un maintien de conditions climatiques stables. Dans l'idéal, conserver les peintures entre 18 et 20°C et entre 50 et 60% d'humidité relative. Ne pas accrocher un tableau au-dessus d'une cheminée ou dans une cuisine, ni l'exposer directement à la lumière naturelle.

Contrefaçons et doutes

Est-il courant que vous soyez confrontée à des œuvres dont l'authenticité est douteuse ? Quels signes vous alertent en priorité ?

La notion d'authenticité peut englober plusieurs choses. D'abord il y a la contrefaçon : le but est de faire passer une œuvre pour authentique alors qu'elle ne l'est pas.

Il peut également s'agir d'une simple copie réalisée sans mauvaise intention, de répliques réalisées par l'artiste lui-même ou son atelier, ou encore d'œuvres qui ont subi des restaurations abusives — certains tableaux sont presque entièrement repeints.

«Nous analysons la matérialité de l'œuvre au regard de la datation annoncée.»

En observant le tableau, son style, sa technique, la couleur des couches de préparation, les pigments utilisés, nous pouvons avoir des informations sur la période de création et l'aire géographique.

Nous décelons également la présence et la proportion des repeints par examen visuel avec une lumière ultra-violette. Parfois, nous recevons des œuvres qui ont été vieillies volontairement : application d'un vernis jaune, encrassement volontaire, mouchetage de la surface.

Si besoin, des analyses plus poussées peuvent être réalisées : réflectographie infrarouge, analyses spectroscopiques IR, radiographies.

Importance des dossiers techniques

Une œuvre bien accompagnée (fiches techniques, historique, analyses, provenance) change-t-elle votre manière d'intervenir ?

Bien sûr, il est important pour nous d'avoir ces informations lorsqu'elles existent.

Tout d'abord, il est très utile de connaître le passé climatique de l'œuvre, ses anciennes conditions de conservation, si elle a souvent été déplacée.

Des incidents

« traumatisants »
pour les œuvres doivent nous être signalés (dégât des eaux, incendie…) car ils influencent la sensibilité et la réactivité de l'œuvre.

Les informations historiques nous permettent d'avoir une meilleure idée des matériaux et des pigments utilisés et de mieux comprendre les altérations observées.

Enfin, toute restauration doit faire l'objet d'un rapport d'intervention. Si un tel rapport existe, cela nous permet de connaître les matériaux apportés lors de la précédente restauration et donc de choisir des nouveaux matériaux chimiquement compatibles.

Certification et informations essentielles

Pensez-vous que les artistes contemporains devraient fournir davantage d'informations techniques lors de la création d'un certificat d'authenticité ?

Oui, cela faciliterait grandement le travail des restaurateurs et nous permettrait d'intervenir de manière plus sécurisée.

«Plus les informations données seront précises et nombreuses, plus la bonne conservation de l'œuvre dans le temps sera facilitée.»

En ce qui concerne les artistes contemporains, il serait vraiment utile qu'ils fournissent une liste détaillée des matériaux utilisés lors de la création de leurs œuvres, avec le nom des fournisseurs, le numéro de série, la composition et la manière dont ils les ont mis en œuvre.

L'idéal serait que l'artiste puisse également fournir des échantillons des vernis ou des peintures utilisées, qui pourront être analysés si besoin.

Au moment où l'œuvre est acquise par une institution ou un collectionneur, il serait intéressant de constituer une matériauthèque et une boite d'artistes, comme cela existe notamment au département Restauration du C2RMF.

Conseils aux artistes

Quels conseils donneriez-vous aux artistes pour faciliter le travail futur des restaurateurs ?

Ce qui distingue l'art contemporain des périodes plus anciennes c'est la gamme presque infinie de matériaux dont peuvent être composées les peintures modernes.

Je conseille aux artistes de se tourner vers des fabricants de peintures beaux-arts faisant attention à la qualité, la stabilité et la durabilité de leurs produits. Si l'objectif est la bonne conservation de l'œuvre dans le temps, il faut éviter l'utilisation d'additifs non indispensables, respecter les temps de séchage et la règle du gras sur maigre.

Au-delà de ça, il serait intéressant que les artistes s'expriment sur leur vision du vieillissement de leur œuvre et de la restauration. Notre objectif est de ne pas trahir l'intention de l'artiste ou le message derrière l'œuvre.

Des témoignages de l'artiste sur le sens qu'il souhaite donner à son œuvre et son concept seraient donc précieux pour le restaurateur. Il est également important de fournir de nombreuses photographies d'ensemble et rapprochées de l'œuvre afin de pouvoir comparer avec l'état actuel.

Conclusion

Merci encore pour votre participation. Où peut-on suivre votre travail ou vous contacter ?

Je vous remercie pour cette opportunité de parler des problématiques entourant la restauration des œuvres contemporaines.

On peut me contacter sur mon LinkedIn, à mon adresse électronique jadedelamer@gmail.com ou via le site internet du CRRCOA (Centre Régional de Restauration et de Conservation des Œuvres d'Arts).

Nous restaurons des œuvres à la fois pour les musées, monuments historiques et les particuliers. Vous êtes les bienvenus si vous souhaitez nous contacter pour avoir des conseils sur vos œuvres, que ce soient des peintures, sculptures, mobiliers ou textiles.

LinkedIn : linkedin.com/in/jade-delamer-012122100
Email : jadedelamer@gmail.com
Centre de restauration : crrcoa.fr